Le pompon jaune

Cinquante nuances de blond.

Épisode 6 : où l’on découvre le concept du compliment déprimant.

Depuis mon accouchement en juillet dernier, suivi de notre déménagement/aménagement en août dans une ville lointaine, puis de l’entrée en CP de Benito en septembre et enfin de la remise en route de mon cerveau tout au long de l’année - notamment grâce la création de ce blog - on ne peut pas dire que j’aie vraiment pris le temps de me pomponner.


Bien sûr, je ne suis pas sans savoir que la femme de 2017 est un être d’une perfection inégalable : la grossesse ne lui laisse aucune trace disgracieuse, elle retrouve sa ligne en deux semaines, est à peine fatiguée par l’arrivée de son nourrisson – et même si c’est le cas, elle ne s’en plaint pas parce qu’être mère « c’est que du bonheur ». Sa libido la titille dès son retour de maternité et c’est avec une voracité déconcertante qu’elle se jette sur le sexe de son partenaire – après une épilation teucha minoute au poil (* jeu de mots de ouf) - entre deux tétées, dix régurgitations de lait tiède et 152 rendez-vous pédiatre. Elle sait profiter de son merveilleux bébé et de son merveilleux mari tout en assurant la logistique de son merveilleux appartement car elle sait que bientôt, elle devra retrouver le chemin de son merveilleux travail très épanouissant, qui lui permet une NON NÉGOCIABLE autonomie financière, condition sine qua non au bon fonctionnement du couple, fondé de nos jours rappelons-le, sur les bases d’une merveilleuse égalité homme- femme.
Bien sûr, j’ai beau incarner à la perfection cette femme 2017, j’ai tout de même une faille. Allez, deux parce que je dois avouer que chez moi, l’épilation de la teucha minoute est une préoccupation mineure – et qu’on ne m’accuse pas de laisser aller ; je considère qu’un amant digne de ce nom doit aimer une minoute digne de ce nom, pas une petite zezette calvitieuse.
Mais quittons ces considérations capillo-chatesques pour en revenir à ma faille numéro 1, capillo-crânienne cette fois-ci : mes cheveux.
Jamais coiffés, rarement coupés, pas colorés, je vois depuis un certain temps, et non sans quelques froncements de sourcils – et litres d’alcool avalés -  des filets argentés scintiller dans ma chevelure châtain terne.
(Note au lecteur : en réalité mes premiers cheveux blancs sont apparus pendant ma première grossesse et le processus s’est accéléré dangereusement au cours de la deuxième. #lesenfantssontdesplaies )
 Après mon accouchement, j’ai bien acheté une lotion anti-chute de cheveux hors de prix mais  ça a été la seule douceur que je leur ai prodiguée durant de longs mois.
Or, avec l’arrivée des beaux jours et des robes fleuries, l’envie d’avoir une tête de femme épanouie à la crinière sensuelle plutôt que ma mine cernée et mon décoiffé à la Patti Smith ne m’a plus quitté.  C’est à ce moment-là que je me suis mise en tête de me blondifier. Plus j’y pensais et plus cette idée me semblait évidente : si autant de vieilles peaux femmes passent au blond vers la cinquantaine, c’est bien que doit résider dans cette couleur le secret de la jeunesse éternelle et de la bonne mine  garantie. 
Sûre de l’infaillibilité de mon raisonnement et aidée d’une prière nette et précise adressée à Dieu-Google par le biais de son moteur de recherche, je me suis mise en quête du Graal ultime : « Cheveux blonds »
J’ai fini par trouver ma muse :



Je suis ensuite passée à la phase concrète de mon plan : la prise de rendez-vous chez le coiffeur. C’est là que les choses ont commencé à déraper parce que, comme me l’ont dit mes amies par la suite, pour devenir blonde, il faut se rendre chez un CO_LO_RISTE. Pas chez Cindy la coiffeuse du quartier. C’est pourtant chez elle que je me suis rendue parce que premièrement, étant nouvellement nantaise, je ne savais pas particulièrement où me faire blondifier. Deuxièmement, parce que tout ce que je peux faire en bas de chez moi sans avoir à passer par la case bus/vélo/TGV je le fais. Troisièmement, parce que mon côté punk pressé m’a toujours empêché de peaufiner les détails de ma vie : prendre RDV chez Cindy la coiffeuse ? Ça va le faire ! Me faire tatouer le bras POUR TOUTE LA VIE sans avoir vraiment de modèle en tête ? Ça va le faire ! Tomber enceinte à l’arrache au bout de 9 mois de relation amoureuse et me retrouver avec un marmot POUR TOUTE LA VIE ? Ça va le faire ! Quitter Paris, mes amis, ma famille et mon boulot pour une ville où rien ni personne ne m’attend ? Ça va le faiiiiiiiiire ! Pour autant, quand je me suis retrouvée face à Cindy la coiffeuse, je dois avouer que j’ai eu un moment d’hésitation : sa décoloration à elle était la chose la plus infâme que j’ai vue depuis plusieurs mois – suivie de près par le cordon ombilical sanguinolent de Pamp’, que j’ai vu tomber mollement d’entre mes cuisses en accouchant à quatre pattes. Tout ça pour dire qu’à ma place, n’importe quelle future blonde aurait annulé son rdv sous un quelconque prétexte – en fait j’ai des poux, en fait j’ai patinage, en fait j’ai la gastro. Pas moi. Je me suis vaillamment installée sur le fauteuil prévu à cet effet et j’ai remis ma tête châtain-rabougri entre les mains expertes de Cindy. Je lui ai montré la photo de mon modèle, elle m’a assuré que j’étais faite pour avoir sa tête, et puis ma foi, elle s’est mise au boulot.

Une heure trente plus tard, je ressemblais à Nelly Olson, avec un blond dégueulasse sur les cheveux, la tête pétée d’anglaises ridicules. J’ai payé Cindy une fortune avant de rentrer chez moi dépitée, les cheveux noués en un vague chignon. Clint m’a accueilli avec un regard sceptique :
— C’est un peu foiré non ?
— Oui.


J’ai bu un demi-litre de whisky avant de m’affaler dans le canapé en soufflant d’une voix brisée par l’alcool le désespoir :
— Je suis horrible.
C’est alors que Benito s’est approché de moi en prenant son air le plus énamouré possible, en mode complexe d’Oedipe bien carabiné. Il m’a regardé avec des cœurs plein les yeux et m’a achevé en me glissant avec une sincérité déroutante :
— Moi maman, je te trouve troooooop belle avec ton pompon jaune.

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J’ai encaissé ce compliment merdique avec un sourire forcé et je suis allée me coucher. Le lendemain, j’ai sursauté devant ma glace : de ma vie entière, j'ai rarement autant ressemblé à rien.
Pourtant, petit à petit, je me suis habituée à ma nouvelle couleur ; depuis, moi et mon pompon jaune nous sommes remis de nos émotions et nous formons désormais un duo pleinement assumé : passer les prochains mois avec des cheveux jaunes foireux aussi drus que du crin de poney ? Ça va le faiiiiire !