Chantage

Quand l'élève dépasse le maitre

Épisode 5 : où l’on découvre que le chantage ne relève pas du seul usage des parents.

Comme chez beaucoup de – très très mauvais – parents, le chantage s’est vite imposé chez nous comme méthode principale pour se faire obéir rapidement par Benito. Illustration d’une petite scène du quotidien vue et revue environ 874 000 fois.

— Beni, tu veux bien aller mettre ton pyjama s’il te plait ?

— Nan.

— Ok, je reformule : vas mettre ton pyjama s’il te plait.

— Nan.

— Beni, écoute moi : je te laisse finir de jouer et dans cinq minutes je reviens te voir pour que tu mettes ton pyjama, ok ? Regarde, je mets l’alarme de mon téléphone et quand ça sonne, c’est que c’est l’heure du pyjama. Deal ?

— Deal !

À noter que jusque là, je ne suis plutôt pas mauvaise dans le genre « Je parle à mon enfant, je le préviens, je trouve un compromis, je n’entrave pas sa putain de liberté tout en fixant des limites claires.

 

Un peu plus tard, un doux son de lyre électronique retentie dans la chambre. Les cinq minutes sont écoulées.

— Beni, tu entends ? C’est l’heure du pyjama.

— Nan

Voilà. Voilà comment je deviens hystérique en une demie fraction de seconde :

" MAIS PUTAIN BÉNIIIIIII, ENFANT DU DIABLE, T’AS AUCUNE PAROLE BORDEL DE CHIOTTE, J’EN AI RAS LE BOL DE PASSER TROIS HEURES PAR SOIR À TE FOUTRE EN PYJAMA ! L’ALARME A SONNÉÉÉÉÉÉÉÉÉÉ !!! " (et là, en général, je décède dans la foulée d’un arrêt cardiaque.)

Ou bien alors, bim : joker. Je remplace la crise d’hystérie par un bon gros vieux chantage bien dégueulasse :

— Vas mettre ton pyjama ou (liste absolument banale – et non exhaustive — des privations possibles en cas de désobéissance forcenée)

 

a : tu n’auras pas d‘histoire ce soir

b : tu n’auras pas d’écran ce week-end

c : tu n’iras pas jouer chez Tess ce week-end

d : tu n’auras pas de glace au dessert

 

En règle générale, Benito trépigne de rage en hurlant à l’injustice mais en moins de cinq minutes, le pyjama de la discorde est enfilé. De mauvaise grâce, certes. À l’envers, certes. La méthode est pourrie, certes. MAIS : Beni est en pyjama. Voilà. C’est fait.

Bien sûr, lorsque je suis reposée et de bonne humeur – c’est à dire un jour sur quatre-vingt-deux – je suis capable de trouver une parade plus intelligente à ces refus catégoriques : humour, jeux, dialogue, bienveillance : ça marche ! Sauf que chaque jour de ma vie, il me faut compter une moyenne de sept refus pour huit demandes (sept refus à multiplier chacun par le nombre de fois où je répète la demande - soit environs vingt-sept fois par demande – ce qui nous fait ma ptite dame un totale de 189 « non » rien qu’entre 16h30 et 20H00.

 

  • Mettre des chaussons => Nan
  • Ramasser le manteau jeté au sol au retour de l’école => Nan
  • Prendre une douche => Nan
  • Manger assis => Nan
  • Débarrasser la table => Nan
  • Mettre un pyjama =>Nan
  • Se brosser les dents => Nan
  • Ranger très grosso modo la chambre avant le coucher : OK
     

?? Hé bien oui, dans cet océan de refus et de hurlements, il existe une petite île sur laquelle le marin fatigué et malmené par la fureur des flots peut se ressourcer : le rangement de chambre. En effet, Beni ne voit pas d’inconvénients à ranger ses jouets avant de se coucher. C’est ma petite victoire, mon piteux lot de consolation qui pourrait éventuellement me rassurer sur le fait que je n’ai pas foiré toute l’éducation de mon fils mais je ne suis pas si naïve : si Benito range sa chambre, c’est seulement parce que ça ne le gêne pas de le faire – et aussi parce que ma notion du rangement est plus vaste que celle des trois quarts des parents.

Pour être tout à fait honnête, je soupçonne même Benito de réserver son unique OK de la journée, celui du rangement de chambre, à un moment stratégique : grosso modo 19H45, juste avant que je ne tombe d’épuisement en m’enfilant une boite de Lexomil pour oublier la Guerre des Nons et toutes mes batailles perdues - car oui, j’en perds des batailles, et pas qu’un peu : il arrive très souvent que Beni mange debout, pieds nus, sans avoir pris sa douche, et qu’il aille se coucher avec son haleine de bouquetin et son tee-shirt de la journée. C’est ça ou devenir complètement maboule.

Maltraitannnnnnnnnnce, crieront sans doute les partisans de l’éducation bienveillante et positive.
Laxiiiiiiiiisme, vociféreront sans doute les partisans de l’autorité parentale toute puissante, dont les enfants mangent et se couchent au garde à vous.

Soyons honnête : je m’en tamponne la coquillette. J’use et abuse du chantage comme Morandini du fond de teint, entre une lecture de Dolto et celle d’articles prônant les bienfaits de l’éducation positive et dénonçant les ravages de l’éducation non positive. À chacun ses paradoxes – et ses limites.

D’ailleurs, je connais un certain couple de parents – John Brushh et Lucile pour ne pas les citer – absolument anti chantage en théorie ET en pratique (précision qui a son importance, on l’aura compris) dont la fille, une certaine Manouche, use sans vergogne d’un éhonté chantage quotidien envers ses parents. Fort heureusement pour eux, sa technique n’est pas encore au point puisqu’elle menace ses parents de ne plus jouer à la poupée avec eux – ce qui non seulement leur fait une belle jambe, mais surtout, leur procure une joie immense tant la perspective de ne plus avoir à remplacer ses copines de 3 ans et demi les réjouit.
Comme quoi, on a beau être un parent bienveillant, on peut avoir engendré un horrible enfant malveillant. Hé oui.

Or donc, Benito lui, est un peu plus doué que sa cousine – il est à bonne école, certes – ce qui fait que tout récemment, je me suis mangée en pleine poire ce qu’on appelle communément «le revers de la médaille.»
En plein grabuge pré-électoral, au cours des quelques semaines qui ont précédé l’élection présidentielle, Benito a eu la curiosité de me poser mille questions sur la politique et nos politiciens, questions auxquelles j’ai répondu avec l'objectivité la plus totale.

Petit panel non exhaustif :

— Maman, c’est qui Marine Lepen ?

— Un gros cochon.

— Et le président de la France, il fait quoi ?

— Il fait le roi et y’en a marre des rois. On leur a déjà coupé la tête mais c’est toujours pas fini. C’est pour ça qu’il faut voter Mélenchon : parce qu’on en a marre des présidents-rois.

(« Haaaaannnnn, c’est mal de manipuler les enfants comme ça ma fille » m’a dit ma mère en entendant son petit-fils lui intimer l’ordre de voter Mélenchon.)

— Toi c’est qui que t’aimes pas ?

— Fillon. C’est un sale bonhomme, maman préfèrerait avaler du verre pilé plutôt que de l’avoir comme président.

Erreur. Grave erreur. Benito a beau être casse bonbons, c’est un sacré malin ; après m’avoir entendu pesté mille fois contre Fillon, une petite idée diabolique a germé dans son esprit sournois et à la première occasion, il a su merveilleusement reprendre à son compte le concept du chantage.

Contexte : nous étions gaiement, Clint et moi-même, en train de bavasser politique dans le séjour, quand soudain Beni, sans doute un peu perdu au milieu des rimes en ON (Hamon, Macron, Mélenchon, Fillon) affirme d'un ton péremptoire :

— Toi maman, tu votes Fillon.

Je manque de m’étouffer :

— T’es un grand malade toi.

— Si, tu votes pour Fillon. Je vais dire à mes copains que tu votes Fillon.

— Si tu dis ça, t’es un homme mort.

Beni se marre mais dans le doute, je préfère ajouter :

— Faut pas dire ça hein Beni, c’est mal. Je suis sérieuse.

— Alors donnes moi un bonbon.

J’ai regardé son père, atterrée avant de me saisir du paquet de Haribo.

— Ok, tiens. Prends en deux. Et souviens toi : maman vote MÉ-LEN-CHON.

— Ha ouais, c’est vrai. J’avais mélangé.

C’est con d'avoir insisté pour qu'il retienne le nom de Mélenchon parce que dans mon tiékar de cathos très cathos, Fillon est plutôt très apprécié (voir épisode 3 ) ; j’aurais donc pu profiter de cette erreur pour me faire plein de copines maman avec plein d’enfants tout plein de shorts beiges et de serre-tête vichy mais mon éthique d’extrême gaucharde stalinienne pro goulag m’a obligé à rétablir la vérité, quitte à nuire un peu plus à ma réputation déjà pas mal amochée à cause de mon bras tatoué.

La morale à tirer de cette sombre histoire, ça n’est ni de ne pas voter Fillon, ni de voter Mélenchon (enfin, un peu quand même) puisque de toute façon, à l’heure où j’écris cet article, Macron vient de se faire poser la couronne sur la tête.

Non, ce qu’il faut retenir de tout ça, c’est que si tu pratiques le chantage avec ton enfant, assure-toi qu’il y ait toujours un paquet de Haribo dans tes placards.